La Science Derrière l’Outil Rester-écouter dans l’Approche Grandir Main dans la Main

Un article de Lyra L’Estrange, instructrice Grandir Main dans la Main en Australie / Traduit de l’anglais par Frédérique Mezier et Chloé Saint Guilhem

Nos enfants peuvent s’effondrer à des moments vraiment inopportuns ; ils se jettent par terre en larmes et refusent de bouger ! Ils nous contrarient lorsque nous essayons de partir, nous font honte dans les magasins ou nous mettent mal à l’aise chez Mamie.  Etant très occupés en  tant que parents, il est rare que nous ayons l’impression d’avoir le temps et l’espace nécessaires pour écouter. Mais  je constate avec joie, que grâce à une meilleure compréhension des mécanismes qui expliquent pourquoi les pleurs et les colères peuvent être bénéfiques, j’ai développé mon empathie ainsi que ma capacité à me connecter et à me montrer chaleureuse avec mes enfants lorsque ceux-ci sont contrariés. Cela m’a permis de comprendre, à un niveau fondamental, de quelle façon nous construisons l’intelligence de nos enfants lorsque nous nous connectons avec eux.

Pourquoi les larmes sont salutaires

Le principe sous-jacent de l’outil Rester-écouter réside dans le fait que pleurer mène à un processus de guérison naturel. Autoriser nos enfants à pleurer et à faire des colères est un moyen très puissant de panser des blessures, de rétablir un jugement juste et d’apporter de la proximité dans la relation parent-enfant (voir le livret  sur Les Pleurs dans la série A l’Ecoute des Enfants de Patty Wipfler). Aletha Solter, psychologue du dévelopemment et fondatrice de l’éducation consciente, écrit dans son livre Pleurs et colères des bébés et des enfants, que tous les pleurs n’indiquent pas une besoin ou un désir  immédiat. Beaucoup de pleurs correspondent au mécanisme naturel de libération du stress qui offre la possibilité aux enfants de guérir de l’effet d’expériences effrayantes et frustrantes qui se sont produites auparavant. En d’autres termes, les bébés et les enfants pleurent effectivement afin d’exprimer leurs besoins non comblés, mais pas uniquement. Ils pleurent aussi pour évacuer le stress  provenant de tensions physiques ou émotionnelles.

Pleurer nous permet également de nous rapprocher de ceux qui nous entourent. C’est un mécanisme de communication important pour développer un fort lien d’attachement et une compréhension entre parents et enfants (Solter 2009, Nelson 2005). Ceci est particulièrement évident lorsque ceux qui sont proches de nous peuvent se montrer soutenants lorsque nous pleurons, permettant ainsi au processus de guérison d’avoir lieu (Bylsma 2011). 

Que se passe t’il lorsque nous écoutons ?

Ecouter les pleurs permet aux enfants d’être plus détendus et de retrouver leur équilibre. Les neurosciences offrent des explications sur les mécanismes de l’outil Reste- écouter.  Le système limbique, siège des émotions situé dans le cerveau est totalement développé à la naissance et est câblé pour développer des connexions émotionnelles. En fait, les êtres humains sont programmés biologiquement pour être proches les uns des autres afin de réguler et d’aligner nos émotions intérieures et nos états physiques (Lewis, Amini & Lannon, 2000 ; Graham, 2008).

Le système limbique  cherche toujours à s’accorder avec ce qui l’entoure et est à la recherche de connexions. Lorsque le système limbique détecte un sens de la connexion et de la sécurité, cela permet de coordonner d’autres fonctions du cerveau incluant les centres de traitement supérieurs comme le cortex préfrontal. Il s’agit du point d’ancrage du raisonnement logique et du libre arbitre. Quand le système limbique ne peut pas entrer en connexion, ces fonctions sont limitées. Par exemple, lorsque vous demandez maintes et maintes fois à votre enfant de 4 ans d’arrêter de tirer la queue du chat et qu’il n’écoute pas, il se peut que son système limbique soit si plein de tensions émotionnelles provenant de petites blessures accumulées tout au long de la journée, qu’il n’est pas en mesure de se souvenir qu’il ne faut pas tirer la queue du chat, ni d’entendre ce que vous dites. Les centres de traitement supérieurs qui permettent le raisonnement, la mémoire et le jugement sont à ce moment-là altérés.

Lorsqu’un enfant contrarié est écouté de façon chaleureuse et sécurisante, le système limbique le détecte et l’enfant peut utiliser cette connexion au niveau limbique pour stabiliser et libérer les émotions qui se diffusent dans son cerveau. (Lewis, Amini & Lannon, 2000). Lorsque les émotions sont reconnues et acceptées en tant que telles, le processus de guérison peut s’instaurer. D’abord, il y a la création d’un lien et d’un accordage affectif avec l’autre, « Je t’entends, je vois que tu es contrarié ». Puis une amorce de la connexion et son maintien dans le temps, « Tu es en sécurité maintenant, je sais que tu peux passer ce cap. Tu es aimé. » Ce processus permet en fait à de nouveaux circuits dans le cerveau de se développer et la récupération d’avoir lieu. Des résultats récents en neurobiologie interpersonnelle nous amènent vers la perspective selon laquelle nous ne sommes pas des êtres entièrement isolés ; nos esprits sont connectés et nous pouvons jouer un rôle puissant en terme de guérison, en s’accordant les uns aux autres. (Siegel, 2010).

Pleurer n’apporte aucun avantage aux enfants si ils pleurent seuls. Les recherches montrent que les bébés que l’on laisse pleurer ou que l’on isole pour pleurer ne profitent pas des bienfaits apportés par l’outil Rester-écouter ou des bienfaits d’une écoute emphatique à leurs côtés. Les bébés que l’on laisse pleurer seuls n’évacuent pas les hormones du stress à travers leurs larmes, en fait le niveau stress peut augmenter. (Solter 2009). En offrant chaleur et compréhension lorsque nos enfants sont en crise, nous permettons aux blessures de s’évacuer. La connexion que nous créons dans ces moments-là offre la possibilité à l’esprit troublé de se brancher sur un autre canal, celui de la sécurité et du calme.

Comme le dit Patty Wipfler, fondatrice de Hand in Hand : « Les émotions qui sont ressenties pleinement sont des émotions qui s’évaporent par la suite. »

Pourquoi est-il si difficile de laisser nos enfants pleurer ?

Se sentir incapable d’arrêter ou de calmer un enfant en pleurs peut être l’une des expériences les plus difficiles à vivre, car les larmes et les crises de colère de nos enfants provoquent des sentiments intenses en nous. Aletha Solter (2009) s’appuie sur de nombreuses études qui ont montré le lien entre les pleurs et les parents se sentant exaspérés, anxieux, déprimés, plein de ressentiment et pouvant mener à des actes de maltraitance. Les sentiments intenses qui surgissent en nous lorsque nos enfants pleurent ou font une colère peuvent s’expliquer par nos propres besoins non comblés de décharge émotionnelle. Souvent, nos propres souvenirs refont surface et nous ne parvenons pas à distinguer le passé du présent, ce qui nous conduit à « perdre les pédales » avec nos enfants ; nous ne sommes pas en mesure de répondre aux besoins de nos enfants de façon productive (Siegel et Hartzell, 2004).

Siegel et Hartzell expliquent en outre l’importance de repérer et d’intégrer ces premières expériences émotionnelles afin qu’elles n’affectent pas autant nos relations d’aujourd’hui. Grâce à une meilleure connaissance de nous-mêmes, nous montrons la voie à nos enfants et leur permettons de développer leur propre moi émotionnel.

 L’approche Grandir Main dans la Main  propose un outil d’écoute nommé Partenariat d’Ecoute. C’est un moyen d’explorer les sphères qui ont une incidence sur notre relation avec nos enfants. En développant un lien de confiance avec une personne qui nous écoutera sans jugement,  cela crée un espace favorable à la guérison et à la libération du bagage émotionnel que nous portons si souvent jusqu’à l’âge adulte.

Penser autrement

Un nouveau paradigme de réflexion sur nos enfants et comment répondre à leurs pleurs devient évident. Un rapide coup d’œil aux émissions médiatiques et populaires montre que de plus en plus d’attention est portée sur l’idée que les émotions des enfants doivent être reconnues, pas étouffées ; que la fessée produit des dégâts importants ; que la façon dont les parents et les enseignants réagissent aux crises émotionnelles peut avoir des effets considérables sur l’apprentissage, la régulation sociale et émotionnelle et l’entrée dans l’âge adulte.

Répondre avec chaleur et empathie à un enfant contrarié ne contribue pas à cautionner un mauvais comportement, mais permet plutôt au processus de guérison d’être activé. Lorsque vous pouvez figurer l’ancrage de la sécurité au milieu de la tempête émotionnelle de votre enfant, une relation plus forte et plus étroite émergera à la sortie de la crise.

Voici comment cela fonctionne

« J’ai retrouvé mon fils à l’arrêt de bus après l’école, et alors que nous étions sur le point de rentrer chez nous, ma fille cadette lui a dit que ce jour-là, elle avait regardé un épisode de leur émission préférée sur YouTube. Elle ne le disait par méchanceté, mais elle se contentait de parler de sa journée à son frère. Quelle réaction de colère il a eue ! Il a immédiatement éclaté en sanglots, me criant que ce n’était pas juste, qu’il n’avait jamais le droit de faire ce qu’il voulait, que sa sœur fait des choses plus sympas que lui, et pourquoi est-ce qu’il avait du aller à l’école ?

J’aurais pu argumenter au retour. J’aurais pu monter le son de l’auto-radio et rentrer à la maison en l’ignorant. Mais je ne l’ai pas fait, parce qu’à ce moment précis, je me suis montrée reconnaissante et j’ai accueilli sa crise. Accueilli vous dites ? Oui !

Cette situation mérite explication : Depuis quelques jours, mon fils était très irritable. Il ne prêtait pas attention à ce que je disais, il provoquait des disputes avec sa sœur et il n’était pas coopératif ce qui ne lui ressemble pas. J’ai compris qu’il n’était plus en connexion avec moi ni avec lui-même et que ses émotions dictaient son comportement irrationnel. Son système limbique était rempli de tensions émotionnelles. Je savais qu’il se sentirait mieux s’il pouvait exprimer ses émotions par une crise de larmes ou de colère. Il serait alors en mesure de raisonner à nouveau, d’être à l’écoute et plus coopératif. J’avais essayé de lui parler et de passer plus de temps de qualité avec lui mais il n’était pas prêt à se laisser aller. Jusqu’au moment où dans la voiture, la phrase prononcée par sa sœur a ouvert les vannes.

Il s’est assis sur son siège, il a donné des coups de pieds, a pleuré et s’est débattu en manifestant sa rage et sa frustration. Les larmes coulaient sur son visage. Il avait chaud et était en sueur. C’était sa plus grosse crise de larmes depuis longtemps. Je lui ai pris la main lorsqu’il m’a laissée le faire, je l’ai regardé dans les yeux lorsqu’il a cherché mon regard. Je lui ai dit que je comprenais et que j’étais là pour lui. Je me suis sentie libérée qu’il parvienne à lâcher les tensions qui assombrissaient son esprit. J’étais tellement heureuse de connaître le pouvoir de l’écoute et ses vertus curatives. Grâce à la connexion, j’ai permis à son cerveau d’atteindre un nouvel état esprit. La résonance limbique que nous avons établie lui a permis de créer un nouveau schéma de pensée, celui de la sécurité et de la positivité, plutôt que de rester coincé dans des sentiments maussades.

Après environ cinq ou dix minutes de pleurs intenses et de colère, mon fils s’est calmé et a pleuré plus tranquillement. Je l’ai doucement rassuré et je lui ai dit que je l’écoutais tout en conduisant pendant les quelques minutes menant à la maison. Quand nous sommes arrivés et sortis de la voiture, il s’est précipité dans mes bras et m’a fait un câlin énorme. Il est resté avec moi, puis est allé auprès de mon mari pendant un moment avant d’aller tranquillement jouer avec sa sœur. Il était transformé ! Il y avait une douceur en lui que je n’avais pas observée depuis des jours. Il  était attentionné et faisait preuve de souplesse. Cet état s’est prolongé pendant la routine du soir et au cours des jours suivants. »

C’est une façon différente d’appréhender les pleurs et les crises de colère. Cette manière d’agir n’est pas toujours acceptée dans notre culture. Mais je constate un changement dans notre société, car de plus en plus de gens choisissent la connexion plutôt que la punition. Et pas seulement dans la parentalité. Cela m’inspire toujours d’apprendre que d’autres personnes se questionnent sur l’impact de leurs actions et qu’ils souhaitent changer les choses au niveau émotionnel, plutôt que de continuer à appliquer le modèle éducatif basé sur la punition. En effet, cette dernière ne contribue qu’à faire plus de mal et à rompre le lien avec l’enfant.

Nous avons tous en nous-mêmes le pouvoir de guérir d’expériences douloureuses et nous pouvons élever la prochaine génération en étant conscient de cela : un enfant « écouté » à la fois. Votre travail en tant que parent est tellement important.

Références bibliographiques

Bylsma, L., Croon, M., Vingerhoets, A., Rottenburg, J., 2011, When and for whom does crying improve mood? A daily diary study of 1004 crying episodes. Journal of Research in Personality Volume 45, Issue 4, Pages 385–392

Graham, L., 2008, http://lindagraham-mft.net/resources/published-articles/the-neuroscience-of-attachment/

Lewis, T.,  Amini, F.,  & Lannon, R., 2000, A General Theory of Love.

Nelson, J. 2005, Seeing through tears : Crying and attachment.